À l’ouverture de la 62ème Conférence de Munich, une question jusque-là indicible s’impose aux chancelleries européennes : les États-Unis de Donald Trump sont-ils devenus un adversaire ? Un an après le retour du président républicain à la Maison Blanche, cette analyse examine la rupture stratégique en cours, ses manifestations concrètes et ses implications existentielles pour l’Europe.
Équilibre des Puissances
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Acheter pour 24,90 €Introduction : 2026, l’Année où l’Amérique a changé de camp ?
Janvier 2026. Dans son message au Premier ministre norvégien, Donald Trump écrit : « Je ne me sens plus obligé de penser uniquement à la paix ». Cette phrase, presque anodine en apparence, sonne comme l’épitaphe de 80 années d’ordre international libéral construit sous leadership américain. La Conférence de Munich, qui s’ouvre ce 13 février, consacre un constat que les Européens refusent encore d’admettre : l’Amérique de Trump n’est plus un allié fiable ; elle est devenue une puissance prédatrice, y compris à l’égard de ses partenaires historiques.
Chiffre clé : 69 % des Allemands, 60 % des Français et 53 % des Britanniques estiment que les politiques de Trump nuisent au monde. Pour 66 % des Allemands, les États-Unis sont devenus un allié moins fiable au sein de l’OTAN en six mois.
1. État des Lieux : Ce qui a Changé en Un An
A. La Doctrine Trump : La Fin de l’Exceptionnalisme Américain
Le National Security Strategy (NSS) 2025-2026 constitue le texte fondateur de cette rupture. Pour la première fois depuis 1945, un document stratégique américain :
- Qualifie l’Union européenne d’entité « nuisible à la liberté politique et à la souveraineté »
- Appelle à « cultiver la résistance » contre les gouvernements européens en place, en soutenant les mouvements et partis « qui défendent le mode de vie traditionnel européen et sont pro-américains »
- Déclare que l’Europe doit assurer « sa propre défense » comme responsabilité première
- Subordonne l’intérêt stratégique à une logique transactionnelle exclusive
Le Center for Strategic and International Studies (CSIS) décrit ce document comme « un réveil douloureux et choquant pour l’Europe » et « un moment de divergence cavernicole entre la vision que l’Europe a d’elle-même et celle que Trump projette sur elle ».
B. La Crise du Groenland : Le Syndrome de 1940 Inversé
| Date | Événement | Signification stratégique |
|---|---|---|
| Janv. 2026 | Trump menace d’annexer le Groenland, territoire autonome du Danemark (membre OTAN) | Première menace d’agression territoriale contre un allié depuis 1945 |
| Janv. 2026 | Menace de sanctions tarifaires contre 8 pays européens dont Allemagne, France, Royaume-Uni | Utilisation du commerce comme arme de coercition politique contre alliés |
| Janv. 2026 | Le Danemark et les pays nordiques envoient des renforts militaires au Groenland | Dissuasion intra-OTAN, scénario impensable il y a deux ans |
| Févr. 2026 | Le Premier ministre danois déclare : une prise de contrôle américaine « signerait la fin de l’OTAN » | Remise en cause existentielle de l’Alliance par un État fondateur |
C. L’Ukraine : L’Abandon Programmée
Sur le dossier ukrainien, la divergence est devenue abyssale :
- Washington négocie directement avec Moscou des conditions de cessez-le-feu perçues par Kiev et les Européens comme une capitulation
- Le plan de paix américain initial (28 points) est qualifié de « pro-russe » et retiré sous pression européenne
- Refus américain de s’engager dans un mécanisme de garanties de sécurité post-conflit
- Blocage discret mais efficace du plan européen d’utilisation des avoirs russes gelés comme levier de financement
2. La Rupture des Trois Piliers de l’Ordre d’Après-Guerre
A. L’Analyse Fondamentale de Tobias Bunde (MSC)
Dans le rapport annuel de la Conférence de Munich, Tobias Bunde, directeur de la recherche et des politiques, identifie une rupture fondamentale avec la stratégie américaine de l’après-guerre, qui reposait sur trois piliers :
| Pilier | Contenu | Situation 2026 |
|---|---|---|
| 1. Multilatéralisme | Croyance dans la valeur des institutions internationales | « Affaibli et ouvertement remis en question » |
| 2. Intégration économique | Le commerce comme facteur de paix et d’interdépendance | Le commerce devient arme de coercition |
| 3. Démocratie et droits humains | Considérés comme des atouts stratégiques | « Soutien aux forces hostiles aux gouvernements démocratiques » |
B. « Bulldozer Politics » et « Démolisseurs »
Le rapport Munich Security Conference 2026 introduit deux concepts clés :
- « Bulldozer politics » / « wrecking-ball politics » : L’administration Trump ne cherche pas à réformer l’ordre international ; elle œuvre activement à son démantèlement, estimant qu’il ne sert plus les intérêts américains.
- « Demolition men » : Sophie Eisentraut (MSC) décrit des acteurs politiques « qui ne promettent ni réforme ni réparation, mais qui sont très explicites sur leur volonté de démolir les institutions existantes ».
Le rapport met en garde : « Si l’État leader ne respecte plus les principes fondamentaux du système juridique international qu’il a lui-même porté, ce système déjà affaibli fait face à un effondrement total ».
3. L’Instrumentalisation de l’Économie : Le Commerce comme Arme
A. La Doctrine Tarifaire
Le 17 janvier 2026, Donald Trump annonce :
- 10 % de droits de douane à compter du 1er février sur les produits de 8 pays européens (Allemagne, France, Royaume-Uni, Danemark, Norvège, Suède, Finlande, Pays-Bas)
- 25 % à compter du 1er juin si aucun accord n’est trouvé sur l’acquisition du Groenland
- Condition explicite : l’abandon de la souveraineté danoise sur le Groenland
Le secrétaire britannique aux Affaires étrangères déclare : « Ce n’est pas ainsi qu’on traite des alliés. C’est totalement injustifié et contre-productif ».
B. La « Trade Bazooka » Européenne : Un Outil sous Contrainte
| Instrument | Mécanisme | Limites | Risque |
|---|---|---|---|
| Anti-Coercion Instrument (ACI) | Restrictions d’accès au marché, droits de douane, limitation des investissements, restrictions de propriété intellectuelle | Majorité qualifiée requise (55 % États, 65 % population) ; jamais utilisé ; veto possible de plusieurs États membres | Trump pourrait « se précipiter vers l’Armageddon » et retirer tout soutien à l’Ukraine |
Le professeur Henry Farrell (Johns Hopkins) résume le dilemme : « L’instrument anti-coercition est moins une bazooka qu’un pétard mouillé. L’utiliser serait un désastre pour l’Europe, mais aussi pour l’Amérique et pour Trump ».
4. L’OTAN à l’Épreuve : Le Test de Narva
A. Le Désengagement Américain
- Transfert de commandement : Les États-Unis cèdent le commandement des têtes opérationnelles de Naples et Norfolk à des officiers européens.
- Retrait de troupes : Réduction progressive mais constante des effectifs américains stationnés en Europe.
- Maintien du SACEUR : Washington conserve le commandement suprême, mais le signal est clair : « L’Europe doit assurer sa propre défense ».
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Découvrir le manuel complet →B. Le « Narva Test »
Frank Gardner, correspondant sécurité de la BBC, formule l’interrogation qui hante les capitales européennes :
« Le test de Narva » : Si la Russie, sous prétexte de protéger les russophones, franchissait la rivière pour s’emparer de cette ville estonienne, l’administration Trump volerait-elle au secours de Tallinn ?
Même question pour la percée de Suwałki ou pour l’archipel norvégien du Svalbard. La réponse, compte tenu des ambitions territoriales de Trump sur le Groenland, est devenue une inconnue stratégique.
Un haut responsable américain cité par le Brussels Times l’admet implicitement : la priorité n’est plus la défense collective, mais la renégociation permanente des termes de l’alliance.
5. Scénarios Stratégiques 2026-2028
Scénario 1 : « Divorce à l’Européenne » (Probabilité : 40 %)
Conditions : Maintien de l’unité européenne, échec de Trump à obtenir le Groenland, pression électorale américaine (midterms 2026)
Caractéristiques :
- L’OTAN subsiste comme coquille politique, mais la dissuasion américaine n’est plus crédible
- L’Europe accélère massivement ses budgets de défense (+3-5 % PIB)
- Coopération sélective sur certains dossiers (sanctions Russie), paralysie sur d’autres
- Statut : « Alliés mais plus partenaires stratégiques »
Scénario 2 : « Rupture Ouverte » (Probabilité : 30 %)
Conditions : Trump déclenche les tarifs de 25 % en juin 2026, l’Europe active l’ACI, représailles américaines sur l’Ukraine
Caractéristiques :
- Guerre commerciale généralisée
- Retrait américain de facto du flanc est de l’OTAN
- L’Europe constitue une « coalition de willing » pour soutenir l’Ukraine sans les USA
- Statut : « Adversaires commerciaux et rivaux stratégiques »
Scénario 3 : « Réconciliation Forcée » (Probabilité : 20 %)
Conditions : Crise majeure avec la Chine (Taïwan) ou attaque terroriste d’ampleur contre le territoire américain
Caractéristiques :
- L’Amérique redécouvre la valeur des alliances
- Sursaut transatlantique temporaire, mais sans retour à l’ordre d’avant
- Statut : « Alliés pragmatiques »
Scénario 4 : « L’Europe Forteresse » (Probabilité : 10 %)
Conditions : Élection d’une nouvelle génération de dirigeants européens, prise de conscience stratégique collective
Caractéristiques :
- Décision historique de constituer une armée européenne intégrée
- Politique commerciale autonome incluant des mesures de rétorsion contre les États-Unis
- Rapprochement stratégique limité avec d’autres puissances (Inde, Brésil, Afrique du Sud)
- Statut : « Autonomie stratégique, coopération sélective »
6. Réponses Européennes : Un Réveil Douloureux
A. La Nouvelle Donne Industrielle
L’indice Stoxx Europe Aerospace & Defence a bondi de près de 15 % en quelques semaines. Les investisseurs parient sur :
- Saab, Rheinmetall, BAE Systems, Dassault : valorisations portées par l’anticipation de budgets de défense massifs
- Objectifs de 5 % du PIB évoqués pour certains pays (contre 2 % aujourd’hui)
- Un marché captif et structurellement orienté à la hausse pour la décennie
« Le réveil est brutal », commente Michaël Nizard (Edmond de Rothschild). « Le commerce, longtemps considéré comme un facteur de stabilisation, devient une arme politique. La défense, marginale dans les portefeuilles, émerge comme baromètre de la souveraineté ».
B. Les Fractures Internes de l’Europe
L’Europe n’est pas unie face à la crise :
- Giorgia Meloni (Italie) : appels à la retenue, refus d’escalade
- Hongrie et Slovaquie : positions traditionnellement proches de Washington, hostiles à un affrontement
- Allemagne et France : moteurs d’une réponse ferme mais divisés sur les moyens
- Pologne et pays baltes : demandeurs d’une présence américaine renforcée, coincés entre leur dépendance sécuritaire et les déclarations de Trump
Le NSS américain exploite délibérément ces lignes de faille en appelant à « soutenir les gouvernements et mouvements pro-américains en Europe ».
Conclusion : Ennemi ou Adversaire ?
Notre évaluation : La qualification d’« ennemi » est encore prématurée et juridiquement excessive. Les États-Unis de Trump ne sont pas (encore) l’Union soviétique. Mais ils sont devenus un adversaire stratégique dans plusieurs domaines clés :
- Ils menacent l’intégrité territoriale d’un État membre de l’UE et de l’OTAN
- Ils soutiennent activement des forces politiques dont le programme est de démanteler les institutions démocratiques européennes de l’intérieur
- Ils utilisent la dépendance sécuritaire de l’Europe comme levier de coercition économique et politique
- Ils négocient avec l’adversaire (Russie) des conditions de paix défavorables à la sécurité européenne
Verdict : Hostis non, adversarius oui. La distinction est cruciale. L’Europe et les États-Unis ne sont pas en guerre, et des coopérations subsistent (renseignement, certains théâtres). Mais le présupposé fondamental de l’alliance – la communauté de valeurs et d’intérêts stratégiques – a volé en éclats.
Le paradoxe : Jamais l’Europe n’a eu autant besoin des États-Unis (guerre en Ukraine, containment chinois) ; jamais les États-Unis n’ont été aussi peu disposés à jouer ce rôle. La dépendance sécuritaire de l’Europe, construite pendant quatre-vingts ans, est devenue une vulnérabilité stratégique que Washington exploite activement.
Point de non-retour : La crise du Groenland n’est pas une lubie passagère. Elle révèle une doctrine cohérente : les alliances sont des rapports de force, non des cadres stables ; la souveraineté des « alliés » n’est pas un principe, mais une variable d’ajustement ; le droit international n’est pas une contrainte, mais un instrument. Si cette doctrine persiste au-delà de 2026, la notion même d’« allié américain » perdra tout sens opérationnel.
Recommandation ultime : L’Europe doit cesser de se demander si Trump est un ennemi pour commencer à agir comme s’il pouvait le devenir. Cela signifie :
- Planifier d’urgence une défense européenne sans les États-Unis (budgets, commandement, capacités critiques)
- Diversifier les partenariats stratégiques (pas de naïveté : ni la Chine ni la Turquie ne sont des substituts)
- Protéger les institutions démocratiques contre l’ingérence étrangère, y compris américaine
- Maintenir le dialogue – non par naïveté, mais par nécessité – tout en fixant des lignes rouges claires
Post-scriptum : La Conférence de Munich 2026 dira si l’Europe est capable de ce sursaut. L’histoire ne pardonnera pas une nouvelle décennie d’illusions.